Limbo : Quand le minimalisme devient source de grandeur

Développé par Playdead en exclusivité pour la Xbox 360 en 2010 puis porté sur une multitude de consoles les années suivantes, Limbo fait partie de ces jeux qui ont su marquer les joueurs sans avoir besoin de trop en faire. Tandis qu’il est largement précédé par son succès critique pour le moins dithyrambique, il aurait été indécent de ne pas saisir l’opportunité offerte par l’Epic Games Store de découvrir le jeu gratuitement, celui-ci ayant été au cœur de l’une des offres hebdomadaires de la plateforme au cours des dernières semaines. Mais parvient-il toujours à faire son effet neuf ans après sa sortie ? Réponse tout de suite.

 

L’art de l’imagination

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À une époque où le jeu vidéo tend de plus en plus à se rapprocher du cinéma, que ce soit par sa technique de plus en plus perfectionnée ou par une narration qui se veut beaucoup plus poussée et intense que par le passé, un jeu comme Limbo a de quoi dérouter. Aussi étonnant que cela puisse paraître, nous ne pouvons pas déterminer avec certitude ce qu’il nous raconte. En l’espace de quelques secondes seulement, après être passé par un menu des plus sobres, nous nous retrouvons aux commandes d’un personnage dont nous ne savons rien, et sur lequel nous ne saurons toujours rien de concret une fois le jeu arrivé à son terme. Excepté une courte cinématique finale dont l’ambition semble davantage artistique et poétique que révélatrice, Limbo fait l’impasse sur tout document, tout texte ou même toute prise de parole qui nous permettrait de comprendre ses enjeux. Qui est le protagoniste ? Où est-il ? Quel est son but ? Pourquoi des hommes le fuient ou cherchent à le tuer ? Ce sont autant de questions qui demeurent en suspend et auxquelles seuls les joueurs les plus imaginatifs tenteront de répondre.

 

Un monde oppressant et immersif

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Dès les premières minutes de jeu, on comprend ainsi rapidement que la notion de minimalisme sera le leitmotiv de l’ensemble de l’aventure, et ce sur tous les plans. À l’image du scénario, la direction artistique de Limbo se révèle être très épurée puisqu’elle mise uniquement sur des décors 2D en noir et blanc pour immerger le joueur dans un univers aussi puissant que paradoxalement vide. Pour cause, le degré de détail minimum suffit à nous faire comprendre dans quel type d’environnement l’on se trouve, parmi lesquels notamment une forêt, une ville, des grottes ou encore une usine. Mais par-dessus tout, cela nous suffit à ressentir l’oppression de ce monde où l’horreur est aussi violente que la beauté de la poésie par laquelle elle est dépeinte.

Il convient également de s’arrêter quelques instants sur le sound design du jeu, sans lequel une immersion d’un tel degré n’aurait pas été possible. À l’instar de ce qui a été évoqué plus haut, Limbo ne mise pas tant sur les musiques épiques ou mélodieuses auxquelles le jeu vidéo nous habitue de plus en plus que sur l’absence totale de musique. Pour chaque niveau, l’ambiance et l’atmosphère reposent uniquement sur une série de sons et de bruitages en tout genre. Cela va du bruit des gouttes d’eau qui s’écrasent au sol au craquement des branches sous le poids du vent, en passant par le bourdonnement d’un insecte ou par le bruit fracassant de l’orage. Parfois, des thèmes ambiants plus insistants se font tout de même entendre, et ils nous apparaissent alors d’autant plus marquants qu’en plus d’être assez rares, ils sont d’une qualité indéniable.

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Certaines séquences provoqueront des sueurs froides aux arachnophobes…

 

Basique, (pas) simple

Si Limbo n’est donc pas forcément un jeu que l’on aura envie de découvrir pour son scénario, c’est en revanche un jeu que l’on voudra découvrir pour son gameplay, tout en sachant qu’il est aussi minimaliste que tout le reste. En effet, se déplacer et interagir avec des éléments du décor sont les seules mécaniques qui nous sont proposées, mais cela suffit largement à nous offrir une aventure des plus captivantes. D’une certaine manière, on peut même dire que le titre de Playdead revient aux fondamentaux du jeu vidéo puisqu’il nous renvoie à une époque où le minimalisme des productions, faute de moyens technologiques avancés, suffisait à mettre en scène une grande épopée pour les générations de joueurs précédentes.

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Limbo n’hésite pas à faire appel à l’agilité des joueurs pour avancer…

Les premières minutes de jeu pourront paraître déconcertantes dans le sens où on se contente de traverser des niveaux sans grande difficulté, composés de petites énigmes très banales et de séquences de plateformes des plus classiques. Mais dites-vous que cela ne dure pas bien longtemps. À peine avons-nous le temps de nous habituer à cette balade de santé que l’horreur et la difficulté du titre montent en flèche, multipliant les pièges, les énigmes et les phases de plateformes toutes plus tortueuses les unes que les autres. Au fur et à mesure que l’on progresse, il devient impératif de faire preuve d’agilité, de rapidité et d’intelligence… voire parfois des trois à la fois. Fondamentalement, Limbo s’apparente donc en réalité à un die and retry, la dose de rage en moins. Il nous force à mourir et à recommencer sans jamais que l’on ne se sente frustré. Au contraire, il nous donne l’impression d’apprendre de nos erreurs, nous pousse à être attentif et à surmonter la difficulté pour pouvoir avancer, ce qui peut avoir un côté très gratifiant une fois la réussite atteinte.

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… et à se montrer punitif en cas d’erreur.

Un tel succès est incontestablement dû à la qualité du travail effectué sur le level design, qui est sans le moindre doute l’un des points que l’on retiendra le plus à l’issue de cette aventure. Rares sont les jeux qui parviennent à surprendre le joueur sur la durée par l’ingéniosité de leur construction et de leurs énigmes. Limbo, lui, peut largement se targuer de le faire. Pour cause, sur les trois à cinq heures de jeu qu’il propose – ceci dépendant du rythme de progression de chacun –, le titre de Playdead parvient constamment à se renouveler et à nous confronter à de nouvelles difficultés, alors même que l’on pensait naïvement qu’avoir surmonté les précédentes impliquerait qu’on ne s’y fasse plus prendre. Cela passe aussi bien par des énigmes de plus en plus complexes que par des contraintes de gameplay : jeux de gravité, personnage hors de notre contrôle, inversion sol/plafond, jeux de lumière ou encore décors mouvants sont autant d’éléments qui entraveront à certains moments notre progression. Cependant, toutes ces épreuves ont un point commun : elles ont le don de nous laisser bouche-bée et admiratif devant tant de bonnes idées.

 

En résumé, la force de Limbo repose principalement sur sa manière à nous faire vivre une oppressante et périlleuse aventure tout en misant sur un grand minimalisme à tous les niveaux. Gameplay, direction artistique et sound design s’associent pour nous immerger dès les premiers instants dans ce monde poétiquement horrifique que l’on parcourra, certes, assez rapidement, mais avec un enthousiasme constant. Le titre de Playdead nous surprend également par le paradoxe de son histoire : alors qu’il semble ne rien raconter de particulier, il raconte en réalité beaucoup plus qu’on ne le pense car il force le joueur à user de son imagination pour donner un sens à tout ce qu’il voit en cours de route. Ainsi, il est évident que Limbo est une réussite, et le temps qui passe n’y changera assurément rien puisqu’il s’agit typiquement du genre de jeu à l’épreuve du temps.

2 réflexions sur “Limbo : Quand le minimalisme devient source de grandeur

  1. Neuf ans, déjà ? Je pensais que Limbo était plus récent que ça ^^
    Je n’ai pu tester que la démo et voir quelques vidéos d’analyse ici et là (notamment celle de Armullteam, qui faisait des bonnes analyses des jeux vidéos d’horreur), mais je ferai le jeu au complet un de ces jours. Malgré les années, il arrive toujours à marquer autant, c’est une bonne chose. Et la (fausse) simplicité au niveau du noir et blanc, de l’atmosphère brumeuse, des sons ambiants, met parfois bien plus mal à l’aise que des images bien gores ou des jumpscares. Comme pour ce qu’on interprète de l’histoire, c’est l’ambiguïté, la suggestion, qui en font la force. Je n’imaginais pas que les énigmes deviendraient aussi complexes en cours de route, ceci dit.
    As-tu, malgré l’absence apparent de scénario, une idée de l’histoire malgré tout ? Une interprétation ?

    Aimé par 1 personne

    1. Et oui, le temps passe à une vitesse folle haha !
      Je suis certain que tu aimeras. C’est vraiment un jeu posé, agréable, très immersif même s’il nous provoque parfois un léger sentiment de malaise (étant arachnophobe, je n’étais pas serein du tout avec l’araignée).
      Très honnêtement, non. Pour le coup il n’y a vraiment pas assez d’éléments pour que je me fasse une idée purement personnelle. J’ai lu quelques interprétations qui pourraient tenir la route mais je serais de mon côté incapable de confirmer ou infirmer quoi que ce soit. Mais de toute façon, à mes yeux, le scénario est réellement accessoire dans ce genre de cas. J’en retiendrai surtout le gameplay et la constitution des énigmes, qui sont réellement exceptionnelles et surprenantes !

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